• Les Bannis d'Erebia : Chapitre 1

    "Eh bien, sacré palmarès ! Rébellion, sédition, cybercriminalité, diffusion de textes interdits, écriture et diffusion de textes séditieux, détention et diffusion d'informations nuisant à la sécurité de l'état, trouble de l'ordre public, association de malfaiteurs, création d'assemblées illégales... Jamais j'aurais cru qu'une gamine puisse causer autant d'ennuis. Sans plaisanter, fifille, t'as quel âge ? Quinze ans ?
    - Allez vous faire foutre.

    Ma voix est grave et ferme, alors que je fusille du regard le flicard assis face à moi. Il peut bien dire ce qu'il veut, il ne m'impressionne guère. Certes, ça ne doit pas être tous les jours qu'on lui tient tête ainsi, sachant que les gens qui arrivent généralement dans cette pièce ont de bonnes chances de finir avec un billet d'aller-simple pour Erebia. C'est une raison supplémentaire pour moi de le remettre un peu à sa place : après tout, au lieu d'être l'une de ces gosses de riches pourris-gâtés se complaisant dans l'oisiveté tandis que le peuple crève de faim, j'use de mes privilèges pour être la voix de ceux qui ne peuvent se faire entendre.
    Au point que cela semble avoir vraiment fini par déplaire. Voilà qui m'incite à crier encore plus fort.

    - Je ne voudrais pas être à votre place quand mon père viendra me chercher, je crache. Sans plaisanter, qu'est-ce qui vous pousse à continuer de soutenir ce putain de système, hein ? Est-ce que vous vous rendez seulement compte de ce qu'il pourrait vous faire ? Il suffit d'un mot de lui et c'est vous qui irez passer vos prochaines vacances à vous dorer la pilule sur Erebia en faisant du sport extrême dans les mines. La majorité des gens comme moi adorent faire ça aux ploucs casses-croûtes de votre genre. Pour une fois que quelqu'un prend votre parti, vous pourriez être un peu plus reconnaissant, j'ajoute avec un sourire sardonique aux lèvres.

    Mon interlocuteur se redresse, une lueur de colère étincellant dans ses yeux gris.

    - Dîtes la vérité, ça vous fait bander, de mettre les pauvres bougres en interrogatoire ?
    - Et si tu la fermais un peu, sale petite gosse ? réplique-t-il enfin. Quand on m'a dit que tu étais la petite Evanna Larcher, j'avoue que j'ai cru à une blague. Mais c'est que ça semble vrai. Sauf que là, ça doit bien faire une heure qu'on l'a prévenu, ton vieux. Pourquoi n'est-il pas encore là, à ton avis ?
    - Parce qu'il travaille dur pour permettre à des pouilleux dans votre genre d'avoir à manger et un toit sur la tête, je réplique sans me démonter. Mais il viendra. Et quand il viendra, je lui dirai un peu comment vous m'avez traitée. Il vous fera mettre à un poste d'agent de circulation au mieux, à moins qu'il ne propose que vous preniez la place que vous vouliez si gentiment me réserver dans le vaisseau de bagnards...

    Le policier me toise avec dédain.

    - Tu surestimes trop l'influence de ton père, ma petite. Tu pourrais avoir une mauvaise surprise...
    - Bon, on a fini ? " je demande d'un ton joyeux.

    Deux minutes plus tard, je me retrouve derrière le panneau transparent d'une cellule. Quatre murs gris acier avec un matelas inconfortable. Je suis d'accord sur un point avec le flic, c'est que Papa pourrait tout de même se bouger un peu. L'attente va me paraître longue, je n'ai même pas de lecture à disposition.
    Alors que mon père ne semble pas se presser de venir me chercher (mais sérieusement, qu'est-ce qui peut le retenir aussi longtemps ?), je me remémore les circonstances de mon arrivée ici.

    A Heartland, la capitale du Protectorat terrien, il y a une vraie pyramide sociale. Le monde n'a jamais changé depuis l'époque où les idéaux de gauche et de droite s'opposaient. Certes, nous ne sommes plus que quelques millions d'individus en tout sur terre, mais les riches continuent d'oppresser les pauvres.
    Mon père, Auguste Larcher, est ingénieur dans l'armée. Malgré que grâce au Protectorat, plus personne ne se fait la guerre, la Présidente garde tout de même une armée prédisposée à la sécurité pour pouvoir écraser tout soulèvement. Néanmoins, faut-il reconnaître que le risque d'une vraie révolution est minime.
     

    Après tout, les vrais fauteurs de troubles ne sont pas simplement exécutés. Ils sont bannis sur Erebia, une planète où la vie est proprement infernale. Un enfer, d'où son nom.
     

    Quiconque commet la moindre infraction, que ce soit voler une pomme ou simplement rouler trop vite sur la voie publique, peut se voir offrir un ticket pour ce voyage sans retour.
     

    Le Protectorat recense moins de 3% de criminalité depuis que cet ordre a été instauré.
    Cependant, des gangs opèrent toujours et en toute impunité, car la corruption existe aussi, bien que la Présidente et d'autres font tout pour le nier.
    Et le bas-peuple continue de mourir de faim.
    D'où m'est venue cette empathie pour les gens les plus démunis, quand la plupart des riches s'en moquent si éperdument ?
    D'une seule personne.
    Naomi.
    Un nom gravé dans mon coeur et dans ma mémoire.

    J'ai bien fait tout ce dont on m'accuse. Des réunions, avec certains des étudiants de ma fac, sensibles à la cause des pauvres. Un blog clandestin sur lequel nous publions chaque semaine des vidéos, des pamphlets dénonçant les horreurs du gouvernement, des témoignages. La censure nous est tombée dessus plusieurs fois, mais nous l'avons toujours contournée.
    Quelqu'un a dû nous dénoncer car les flics nous sont tombés dessus lors d'une réunion pour notre prochaine manifestation. Les autres sont apparement parvenus à s'échapper. Pour ma part, je me suis retrouvée directement face à deux canons de pistolet braqués droit sur moi. Autant dire que j'ai jugé plus sage de lever les mains et de me rendre sans résistance.
    Maintenant, tout ce que je peux faire, c'est attendre.

    Il en met du temps, quand même.
    Depuis combien d'heures suis-je ici ? Je commence à sentir ma gorge s'assécher, et mon estomac gronde.
    A quand remonte mon dernier repas ?
    Aucune lumière extérieure. Aucune idée de l'heure qu'il peut être.
    Soudain, la porte s'ouvre et un garde apparaît avec un plateau :

    "Voilà la bouffe ! Dans une heure, exctinction des feux. Tu as de la chance, la soupe est encore chaude. Faut croire qu'ils veulent pas t'envoyer sur Erebia le ventre vide.
    - Très drôle, je n'irai pas sur Erebia, je rétorque. Mon père va venir me chercher et je peux te dire que l'autre con d'inspecteur va entendre parler du pays !
    - Il serait temps de te réveiller ma belle. Ton père ne viendra pas. Sinon, il serait déjà venu. Il est vingt heures, tu es là depuis seize heures. En quatre heures, tu crois pas que tu aurais déjà des nouvelles de sa part ?

    Bon sang... La lueur dans son regard est celle de la pitié.

    - Il va venir, je me contente de répondre. Jamais il ne me laisserait tomber, JAMAIS !"

    Certes, je suis un peu abattue d'apprendre que ça fait déjà quatre heures que je suis là, mais je garde confiance. Mon père ne m'a jamais laissée tomber. S'il n'est pas encore venu me voir, c'est sans doute qu'il est en train de remuer des pieds et des mains pour me faire libérer. Mais merde. Normalement, ça aurait dû être l'affaire de deux minutes ! Un bon pot-de-vin là où il faut et...
    Mon sang se glace. Me voilà en train de souhaiter à mon père d'employer les failles du système judiciaire que je dénonçais dans mon dernier pamphlet. D'accord, c'est un peu hypocrite comme raisonnement.
    Il faut dire que je ne pensais pas me retrouver ainsi de l'autre côté de la barrière. Si j'avais su...
    Non, non, non. Il ne faut surtout pas que je me décourage. Je vais sortir d'ici, la tête haute, et ça pourrait même faire un excellent article pour notre blog clandestin. L'héroïne du peuple en prison et libérée. Nul doute que si je fais cette prouesse, mes soutiens se multiplieront et nous pourrons peut-être démarrer la vraie révolution pour changer les choses.
    La soupe brûlante me fait du bien. Elle est trop salée, mais ça se mange. Le quignon de pain est trop petit. Mon estomac gronde encore. J'ai toujours faim.
    Au moins, ils m'ont mise dans une cellule sans compagnie. Je devrais bien réussir à dormir quelques heures en attendant demain.


    Mon épaule est douloureuse et ma bouche pâteuse. Forcément, le lit était beaucoup trop dur pour moi. Ouille, j'ai vraiment mal. Je change de position.
    Quelle heure est-il ? Bien trop tôt, non ? Je me suis endormie d'un sommeil léger et sans rêve. Une grande lassitude se fait encore sentir dans mes muscles. Ma foi, je me rendormirai bien encore un peu. De toute façon, quand Papa viendra, le garde saura bien m'éveiller...

    "Debout, gamine ! Allons donc, tu t'crois en vacances ?

    Bon, cette fois, c'est vraiment l'heure de se lever. Le garde qui me secoue sans ménagement n'est pas le même que celui d'hier soir. Il m'attrape brusquement par le bras. Je proteste vivement :

    - Non mais vous êtes dingue ou quoi ? Mon père va vous...
    - Ton père, il va rien faire du tout ton père ! Allez, avance !
    - Quoi, mais... je ne comprends pas ? Où m'emmenez-vous ?

    Cette fois, ma voix laisse paraître une certaine peur et une lance d'adrénaline me perce brutalement l'estomac. Non. Non, ce n'est pas possible, c'est un cauchemar...
    Non, c'est impossible. Ce n'est pas en train d'arriver, pas à moi.

    - A ton avis où est-ce qu'on t'emmène, hein ? Au bloc ! A l'astronef !
    - L'astro... NON ! Mon père ! Je veux parler à mon père, bon sang ! Vous n'avez pas le droit !
    - On a TOUS LES DROITS, t'as pas pigé ? T'as fait l'idiote, tu vas sur Erebia, point barre ! Franchement t'as cru quoi ? Que ton papa allait t'payer un avocat ? HA, HA, HA, HA !

    Il est vrai que cette profession n'existe plus depuis quelques siècles.

    - Je suis la fille d'Auguste Larcher, pas une vulgaire criminelle ! Vous ne pouvez pas...

    L'homme en uniforme bleu glace me toise :

    - Rien à foutre. J'ai reçu l'ordre de t'emmener, je t'emmène, point."

    Alors, l'incrédulité et l'incompréhension se dissipent brutalement, pour faire place à une peur incendiaire. Mes jambes se liquéfient sous le choc, mon ventre me paraît soudain rempli d'acide. Mon coeur se met à cogner si fort dans ma poitrine que j'ai l'impression qu'il a doublé de volume. Je voudrais parler, mais ma gorge est violemment serrée. Je tremble. Je ne sais pas ce qui s'est passé, mais mon père m'a abandonnée à mon sort. Mon père m'a abandonnée et je vais prendre un aller simple pour l'enfer !
    MERDE, NON !!!
    C'est plus fort que moi, je me débats de toutes mes forces, tente de fuir. Mais évidemment, c'est inutile. En moins de quelques secondes, je me retrouve plaquée au sol et dûment menottée.

    "Maintenant tu vas te tenir tranquille, compris ?
    - On peut sûrement s'arranger, je gémis, mon coeur faisant une nouvelle embardée d'angoisse. S'il vous plaît... Mon père a beaucoup d'argent et de contacts. Je suis sûre qu'il pourrait aussi vous recommander à un meilleur poste. Ou permettre à votre enfant d'obtenir une bourse pour l'établissement de ses rêves... Faîtes-moi sortir d'ici et je vous promets que je lui parlerai de vous...
    - Désolé ma petite, mais je tiens pas à t'accompagner sur Erebia. Arrête de chialer maintenant et marche.
    - NON !!! Et de toute façon, je ne peux pas travailler dans les mines, j'ai la santé fragile... Ayez pitié !
    - Ah oui ? fait-il en me lâchant soudain. Dans ce cas, je peux aussi t'abattre tout de suite ?

    Il pointe son révolver sur moi :

    - Vas-y, débats-toi, essaie encore de t'échapper et je tire. Remarque, ça peut être un choix judicieux vu qu'une petite faiblarde comme toi ne fera sûrement pas de vieux os sur cette boule de feu. C'est la seule grâce qu'on peut te donner. Tu la veux ? T'as juste à courir et je tire.

    Des larmes roulent sur mes joues :

    - Je vous en supplie..."

    Mais il reste implacable, ses yeux sont froids et sans pitié. Il n'y a rien à attendre de lui.
    Ma gorge est nouée et sèche. Je regarde longuement le canon braqué sur moi. Un seul geste de ma part, et la peur et l'horreur seront finies.
    Un seul mouvement et je meurs.
    Au milieu de ma terreur et de mon désespoir, l'instinct de conversation me convainct d'obéir sagement. Pourtant, de ce que je sais, une balle dans la tête est une fin rapide. Il a sûrement raison de dire qu'il me fait déjà une faveur, par rapport à ce que je risque de trouver à l'issue des six mois de voyage spatial.
    Pourtant, je ne parviens pas à bouger.
    Rien à faire. Je suis trop lâche pour saisir cette chance d'en finir. Je vais me mettre en route vers un monde où je risque de terminer brûlée vive. Ou dévorée par une créature abominable et féroce. On entend toutes sortes de rumeurs sur cette planète. On ne sait ce qui est vrai ou non, vu que ceux qui s'y rendent pour superviser les mines ne sont pas autorisés à parler de ce qui se passe là-bas. La seule chose dont on est vraiment certain, qu'aucun condamné n'en est jamais revenu.

    "Emmenez-moi", m'entends-je articuler d'une voix si rauque que je ne la reconnais pas comme mienne.

    Un froid immense m'envahit.
    Je ne reverrai jamais mon père.
    Je ne reverrai jamais mes amis.


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